Cauchemar et rêve de Darwin
Il n'y pas que les animaux sauvages dans la vie, ni les plaines à baobab, alors je vais vous parler de la raison de mon voyage au Kenya. Tout d'abord, la motivation principale est de trouver des insectes qui mangent une plante vivant naturellement en Afrique, l'herbe de Cogon. Mais il y a fort longtemps elle a été introduite en Floride, et depuis elle y pullule sans qu'on arrive à la contrôler. Une solution pourrait pointer son nez: la lutte biologique. Oui mais c'est quoi chef? Et bien c'est aller voir ce qui attaque cette graminée chez elle (souvent des insectes herbivores), étudier cela, puis un jour introduire ce cela en Floride. Ça parait simple sur le papier, sauf qu'il faut aller dans le pays, trouver la plante, puis trouver des insectes. Et trouver une plante verte avec de grandes feuilles qui ressemble pas mal aux autres plantes alors que vous n'avez que le nom d'un village comme indication relève du défi du siècle. Au Kenya, cette plante n'est pas cultivée, sans intêret médicinal, donc autant dire que personne ne sait où elle se trouve. Alors il faut faire confiance à ses yeux
On a trouvé cette plante 5 fois et pas plus, mais bon avec le temps passé sur la route, il restait peu de temps pour se perdre dans les champs. Comme on est des chanceux, on a aussi trouvé des cochenilles et des larves de mouches qui l'attaquent. On va donc rentrer avec un peu de travail pour mettre des noms sur ces insectes. On croit que le voyage est fini en quittant un pays, mais il ne fait que commencer.
Afin de vous ancrer les choses dans la tête regardez ces images
4. Le lac Victoria infesté de jacinthe d'eau dans les années 2000 (Photo internet) 5. Voilà le lac en juin 2024, on a du mal à trouver des jacintes 6. Et voilà les charançons introduits depuis l'Argentine et qui mange la jacinte comme des malades
La jacinte d'eau est une très belle plante sauf qu'elle pullule dans le lac et emp^che toute activité commerciale, de loisir, et ruine la biodiversité. Pour info, on en a chez nous aussi. En introduisant ces charançons, on a donné un bon coup de frein à son expansion. Dire que pendant des années j'enseignais ça dans mes cours avec des photos avant/après. Maintenant je l'ai vu avec mes yeux, et ça me conforte dans mon engagement.
Ici au Kenya, on bosse bien en lutte biologique, puisque les gens avec qui je voyage travaille sur le lâcher d'une petite guêpe qui contrôle une cochenille qui est un ravageur de la papaye. Guêpe et cochenille ne sont pas d'ici mais d'Argentine (comme l'exemple du de dessus). Les cochenilles s'élèvent facilement sur des pommes de terre. J'ai fait ça pendant des années, et je vous assure que ça marche. Puis ensuite, on fait entrer les guêpes (environ 2-3mm de long) dans les boites avec les patates pleines de cochenilles. Elles les parasitent, et ensuite on récupère tous les cocon parasités avec des tamis, on les colle sur du carton, et tous les cartons sont ensuite fixés sur les feuilles du papayer dans les champs. Puis les cocons s'ouvrent, les guêpes sortent à l'air libre et cherchent des cochenilles partout pour les parasiter (=les contrôler=les tuer). CQFD.
7. Patates infestées de cochenilles de la papaye 8. Des boites pleines de patates, cochenilles et guêpes 9. Les points marrons sont des cochenilles parasitées par la guêpe
Et tout ça marche très bien. Donc pour en revenir au début de l'histoire: mes collègues et moi, on cherche au Kenya des insectes qui vont servir (un jour) comme agents de contrôle de la graminée en Floride, tout comme la guêpe sur la cochenille. Le projet papaye est à un stade avancé, alors que nous on débute. A travers ces quelques lignes, vous avez donc appréhendé le concept d'invasion d'espèce et la lutte biologique par introduction d'insectes exotiques. Tout ce qui fait mon quotidien depuis 25 ans. Mais tout ce qui est exotique n'est pas mauvais. Prenez le tilapia, c'est un poisson introduit dans les années 50 dans le lac Victoria et le Nil. Il détruit la faune aquatique native du lac et prolifère à grande vitesse.A ce stade, il n'y a plus rien à faire, à part tous les manger. En une soirée, on en a détruit 5. Alors que l'on ne vienne pas m'accuser de promouvoir les espèces invasives.
So far, so good
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